La Grève des électeurs - Extrait

Modifié par Clemni

Octave Mirbeau, très proche du milieu anarchiste1 dans la dernière partie de sa vie, était un observateur acéré de la société de son temps, et ses œuvres reflètent une critique mordante des institutions sociales, politiques et religieuses. La Grève des électeurs est un pamphlet publié en 1888. Ce texte est une critique acerbe du système électoral et de la démocratie parlementaire de la Troisième République française qui, instaurée après la défaite de Napoléon III en 1870, était marquée par une instabilité politique chronique, des scandales financiers et une corruption généralisée. Voici le début de La Grève des électeurs.

Une chose m'étonne prodigieusement – j'oserai dire qu'elle me stupéfie – c'est qu'à l'heure scientifique où j'écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France2 (comme ils disent à la Commission du budget) un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu'un ou de quelque chose... Quand on réfléchit un seul instant, ce surprenant phénomène n'est-il pas fait pour dérouter les philosophies les plus subtiles et confondre la raison ? Où est-il le Balzac qui nous donnera la physiologie3 de l'électeur moderne ? Et le Charcot4 qui nous expliquera l'anatomie et les mentalités de cet incurable dément ? Nous l'attendons.

Je comprends qu'un escroc trouve toujours des actionnaires, la Censure des défenseurs, l'Opéra-Comique des dilettanti5, le Constitutionnel6des abonnés, M. Carnot7 des peintres qui célèbrent sa triomphale et rigide entrée dans une cité languedocienne ; je comprends M. Chantavoines'obstinant à chercher des rimes ; je comprends tout. Mais qu'un député, ou un sénateur, ou un président de République, ou n'importe lequel parmi tous les étranges farceurs qui réclament une fonction élective, quelle qu'elle soit, trouve un électeur, c'est-à-dire l'être irrêvé, le martyr improbable, qui vous nourrit de son pain, vous vêt de sa laine, vous engraisse de sa chair, vous enrichit de son argent, avec la seule perspective de recevoir, en échange de ces prodigalités, des coups de trique sur la nuque, des coups de pied au derrière, quand ce n'est pas des coups de fusil dans la poitrine, en vérité, cela dépasse les notions déjà pas mal pessimistes que je m'étais faites jusqu'ici de la sottise humaine en général, et de la sottise française en particulier, notre chère et immortelle sottise, ô chauvin9 !

Il est bien entendu que je parle ici de l'électeur averti, convaincu, de l'électeur théoricien, de celui qui s'imagine, le pauvre diable, faire acte de citoyen libre, étaler sa souveraineté10, exprimer ses opinions, imposer – ô folie admirable et déconcertante – des programmes politiques et des revendications sociales ; et non point de l'électeur « qui la connaît » et qui s'en moque, de celui qui ne voit dans « les résultats de sa toute-puissance » qu'une rigolade à la charcuterie monarchiste11, ou une ribote12 au vin républicain. Sa souveraineté à celui-là, c'est de se pocharder13 aux frais du suffrage universel. Il est dans le vrai, car cela seul lui importe, et il n'a cure14 du reste. Il sait ce qu'il fait. Mais les autres ?

Octave Mirbeau, La Grève des électeurs, 1902.


1. Anarchiste : personne qui adhère à l'anarchisme, un courant politique qui se caractérise par l'opposition à l'autorité et à l'État, ainsi qu'à la propriété privée et à l'exploitation capitaliste. Les anarchistes cherchent à créer une société sans gouvernement, où les individus sont libres de vivre et de s'organiser de manière autonome, sans oppression ni exploitation. Dans le contexte de l'époque de Mirbeau, l'anarchisme était un mouvement en plein essor, notamment en France, où il était lié au mouvement socialiste et au syndicalisme. Les anarchistes de l'époque, tels que Pierre-Joseph Proudhon, Mikhail Bakunin et Élisée Reclus, critiquaient la propriété privée, l'exploitation capitaliste et l'État, et défendaient l'idée d'une société sans classes, où les individus seraient libres de se gouverner eux-mêmes. 2. Chère France : expression ironique utilisée pour critiquer la France, souvent employée par les politiciens de l'époque. 3. Physiologie de l'électeur moderne : étude des caractéristiques et du comportement de l'électeur contemporain. Balzac avait écrit la Physiologie du mariage. 4. Charcot : neurologue français célèbre pour ses travaux sur l'hypnose et les maladies mentales. 5. Dilettanti : amateurs ou passionnés d'art, souvent sans expertise professionnelle. 6. Constitutionnel : journal français du XIXe siècle. 7. M. Carnot : homme politique français, président de la République de 1887 à 1894. 8. M. Chantavoine : poète du XIXe siècle. 9. Chauvin : terme péjoratif désignant un patriotisme excessif et aveugle. 10. Souveraineté : pouvoir suprême ou autorité, ici utilisé de manière ironique pour décrire le pouvoir supposé de l'électeur. 11. Charcuterie monarchiste : référence ironique aux partisans de la monarchie. 12. Ribote : beuverie ou fête bruyante. 13. Se pocharder : se saouler, boire excessivement. 14. Il n'a cure : il ne s'intéresse pas.

Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.fr
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